ATLAS
D’où vient ce lancinant mal d’épaules que je traine depuis trop longtemps?
Serait-ce dû à ces balades à vélo dans les chemins de chèvres - de chèvres déguisées en moutons - où pourtant seules mes pattes et ma tête moulinent le long du Tensift, l’oued qui servait d’égouts aux quartiers Nord de Marrakech. Les jbilets, petite chaîne montagneuse dont j’ai le sentiment d’être seul propriétaire, me caressent à droite tandis qu’Atlas, lascif, m’offre sur la gauche, à une cinquantaine de kilomètres de là, son massif enneigé du M’goun au Toubkal.
Bien sûr comme j’ai oublié mon téléphone je fais demi-tour, le paysage s’inverse, la caresse est à gauche et le panorama en face, mais finalement tout revient dans cet ordre premier puisque j’ai retrouvé dans une poche improbable l’outil indispensable qui pourrait me localiser si je cassais ma pipe - c’est d’ailleurs à l' endroit même de ces retrouvailles que j’aimerais être enfoui, sans tambours ni trompettes - illico - comme c’est ici la coutume.
Une fois d’ailleurs au bord même de ce Tensift, là où la rivière à sec suit les remparts ocres de la ville, je vis une foule au pas de course qui suivait un brancard recouvert d’un pilou-pilou aux couleurs criardes. C’est l’enterrement d’un marathonien, me dis-je voyant ce trottoir qui portait si bien son nom, déverser son fardeau aux portes d’un cimetière. Une autre fois dans un autre endroit mais dans ce même pays je vis la réplique de ce spectacle.
Deux marathoniens ça fait beaucoup, intrigué j’enquêtai: ces morts là étaient pressés d’être inhumés avant le coucher du soleil. J’aimerais tant qu’on secoue ainsi mon dentier alors que rigide je quitterai ce monde, seule une petite pierre érigée parmi ses sœurs couchées serait ma trace vite balayée d’un coup de sabot d’âne, mais il faut être musulman, ça non, c’est déjà bien embarrassant de porter la croix de ma naissance.
Alors pourquoi ce mal sournois qui me tord la clavicule, me distend l’omoplate, me tance de la sixième vertèbre à l’occiput. Douleurs que seule l’ivresse amadoue.
La cause est là, sur ma gauche, dans toute sa magnificence
C’est Atlas qui de la vengeance de Zeus se venge.
Faisant de mon dos un fardeau.
J’avais dépassé les limites, trop souvent je me suis identifié à lui portant le poids de la terre, honteux d’une si cruelle humanité même si l’ego de ce grec valait mille fois le mien puisque à bout de bras il porte la voûte céleste, moi je n’ai que la terre à brandir.
« Le poids de la terre »!!! j’avais ainsi baptisé une de mes peintures avant même de côtoyer Atlas.
Et bien avant de le tutoyer dans mes monologues champêtres, j’avais fait sa connaissance.
Je le connaissais si bien, avant même d’arpenter de mes quatre roues motrices, un peu honteux de mes pets aux relents de gasoil, ses pistes rouges de latérite qui pour beaucoup devinrent des « goudrons » pour de nids de poules en nids de poules revenir assez vite à leur état initial. Je le connaissais si bien qu’il en fut sidéré au point de lâcher sa voute céleste alors que le soleil se levait, il se reprit bien vite échangeant la nuit pour le jour. Le temps d’un soupir.
J’avais douze ans peut-être, je touchais du doigt ses monts enneigés, frôlant les parois de ses vallées vertigineuses, survolant à la vitesse d’un drone ses torrents de sel blanc, évitant de justesse le chapeau du gendarme veillant sur Ouarzazate, me baladant nez au vent sur le Zat, glissant sur le Tafilalet, me reposant sur le lac bleu de Bine El Ouidane dont mon oncle fabriqua les turbines avec tous ces métalliers des usines de ma ville natale. Je volais sur l’Oukaimeden sans y voir ni luges ni skieurs, la Vallée du Paradis alors qu’elle ne portait pas encore ce nom, ça n’allait pas tarder, les hippies allaient débarquer. Rares étaient les marcheurs piquant de la pointe agressive de leurs bâtons le M’Goun ou le Toubkal. Seules quelques mules chargées jusqu’aux oreilles. Seules quelques femmes cachées par le bois ramassé. Seuls quelques douars confondus dans la terre de ses pentes.
J’étais un enfant étonné d’un corps se transformant et je voyais tout ça de mes deux yeux.
Et j’avais les yeux de mon père.
Je voyais tout ça d’en haut mais c’était en noir et blanc comme les films d’époque, comme les photos de famille aux contours dentelés suggérant le cadre inachevé du temps passant. C’est beaucoup plus tard que sa couleur me rendit fou. Amoureux fou d’Atlas et je couche dans son lit.
Mon père cachait son affection mais ses rares présents en étaient la preuve.
Durant son service militaire debout sur l’aile d’un coucou à hélices, pacifiste, il mitraillait de son appareil photo Atlas au repos dans toute sa nudité. Il doublait la photo et le temps écoulé entre les deux prises me révélèrent toute l’intimité du demi-dieu, de la plus profonde vallée à ses plus belles érections.
Dans mon petit atelier jouxtant ma chambre, entre l’agrandisseur et les bains révélateurs j’avais d’autres plaisirs que la lumière rouge, d’autres fixateurs, je m’isolais souvent pour contempler le Titan grâce à ce petit appareil binoculaire.
Cette boite où étaient ces plaques de verre à double-vues rangées en bon ordre aux coté du binocle, révélation du miracle aux allures de Meccano, a disparu. Larcin d’un frère peut-être jaloux de ce maigre héritage pour moi huitième merveille du monde.
Aujourd’hui je pédale aux pieds du géant, j’ai oublié mes épaules et ce mal insidieux.
C’est au repos que la douleur revient, c’est quand il lâche la nuit pour le jour qu’Atlas a mal.
Le temps d’un soupir.